Le récit paradoxal de Marguerite
33 ans après la fin des apparitions, le 11 février 1984
70 ans après le début des apparitions, 11 février 2018
Et la conception humaine…
C’est possible ! L’exemple congolais
Quand Marguerite connaît ses apparitions dans la cour, une grotte est déjà en place, tout au fond de la cour, occupant largement la surface du mur.
Lundi 24 mai 1948. Alors qu’en Belgique le tutoiement est d’usage, la Vierge Marie vouvoie son enfant: Elle a dit : « Je veux qu’on élève ici une grotte avec la statue, telle que je vous ai apparu. Et si on n’élève pas ici cette grotte, qu’on mette au moins une remarque pour voir où les apparitions ont eu lieu ».
Le mot remarque n’est pas utilisé dans ce sens en dehors de la Belgique. Ces considérations de vocabulaire nous font prendre conscience de la précision de chaque terme utilisé par la Vierge Marie dans ses dialogues avec Marguerite.
Pourquoi la très sainte Vierge demande-t-elle une grotte, qui dans la logique se placerait un peu devant la première, là précisément où les apparitions ont eu lieu ? C’est pour cela que Marguerite pose une question lors de l’apparition du Jeudi 24 juin 1948, près de chez sa tante, le soir :
- « Est-ce que vous préférez que l’on bâtisse une grotte, que vous avez demandée, dans la cour de l’école où les premières apparitions ont eu lieu, ou ici ? »
- « Je préfère dans la cour de l’école. »
Cette réponse de la Vierge, à l’époque n’était pas bien compréhensible, puisqu’il y avait déjà une grotte dans la cour d’école. D’où cette nouvelle demande quatre mois après, le samedi 23 octobre 1948 ; près de chez ma tante, le soir.
- « Où, à quel emplacement désirez-vous que l’on bâtisse la grotte ? »
- « Dans la cour de l’école, près de l’égout. »
Et de nouveau la réponse, qui se précise, est encore plus incompréhensible. Il n’y avait pas d’égout à cette époque à l’emplacement indiqué, à savoir proche du lieu de l’apparition. Il a fallu attendre de longues années pour que tout s’explique :
La grotte devait être détruite par mesure de sécurité, à cause des racines d’un arbre qui menaçaient de la faire s’écrouler. Et un égout, de fait, fut aménagé par la suite, proche de l’emplacement précis demandé par la Vierge durant l’année 1948, longtemps auparavant.
Pour nous, tous ces détails sont une preuve de la fidélité de Marguerite à bien respecter ce qui lui a été demandé, et à bien le transmettre, sans même en comprendre la cohérence à l’époque.
Les apparitions présumées de Tournai s’achevèrent le 11 février 1951.
Le 11 février 1984, Jean Paul II publie sa Lette apostolique Salvifici doloris, sur le sens chrétien de la souffrance. Extraits :
« S’il est vrai que la souffrance a un sens comme punition lorsqu’elle est liée à la faute, il n’est pas vrai au contraire que toute souffrance soit une conséquence de la faute et ait un caractère de punition. […]
Et si le Seigneur consent à éprouver Job par la souffrance, il le fait pour montrer la justice de ce dernier. » (§10-11)
« La pénitence a pour but de triompher du mal, qui existe à l’état latent dans l’homme sous diverses formes, et de consolider le bien tant dans le sujet lui-même que dans ses rapports avec les autres et surtout avec Dieu » (§ 12).
Marguerite raconte sa première vision, au dessus de la grotte mariale de son école, en 1948. 70 ans plus tard, en 2018, le 11 février, la célébration liturgique au lundi de Pentecôte a été instituée. Le document de la Congrégation pour le Culte Divin et la Discipline des Sacrements explique que la présence de Marie auprès des apôtres, dans l’attente de l’Esprit Saint (Ac 1,14), manifeste sa maternité envers l’Église naissante. C’est pourquoi la fête est placée immédiatement après la Pentecôte, moment où l’Église se manifeste publiquement[1].
Le 11 février étant la fête de Notre Dame de Lourdes, nous rappelons tout naturellement la demande d’une grotte dans la cour de l’école. La grotte, dans un langage non verbal et symbolique, représente la maternité spirituelle de Marie, que Paul VI a proclamé « Mère de l’Église » (21 novembre 1964).
La Lettre aux Familles monfortaines de Jean-Paul II, datée du 8 décembre 2003, en la solennité de l’Immaculée Conception, synthétise avec une grande clarté la doctrine conciliaire et montfortaine concernant « Marie, Mère de l’Église » :
« Dans la naissance virginale de Jésus, c’est d’une certaine façon toute l’humanité qui renaît. À la Mère du Seigneur "on peut appliquer plus véritablement que saint Paul ne se les applique, ces paroles : ‘Mes petits enfants, vous que j’enfante à nouveau dans la douleur jusqu’à ce que le Christ soit formé en vous’ (Gal 4, 19). J’enfante tous les jours les enfants de Dieu, jusqu’à ce que Jésus-Christ mon Fils ne soit formé en eux dans la plénitude de son âge" (VD 33).
Cette doctrine trouve sa plus belle expression dans la prière : "Ô Saint Esprit ! Donnez-moi une grande dévotion et un grand penchant vers votre divine Épouse, un grand appui sur son sein maternel et un recours continuel à sa miséricorde, afin qu’en elle vous formiez en moi Jésus Christ" (SM 67). » (Jean Paul II, Lettre aux Familles monfortaines § 5)
Saint Louis-Marie de Montfort explique que le but de la vie spirituelle, à travers ses diverses étapes, est "d’arriver jusqu’à la transformation de soi-même en Jésus-Christ, et à la plénitude de son âge sur la terre et de sa gloire dans le ciel. » (VD 119). En raison de l’union intime entre la Tête et les membres, le sein virginal de Marie est le lieu privilégié de cette progressive configuration des membres à la Tête, lieu de l’Incarnation de Dieu et de la Divinisation de l’homme : « C’est dans le sein de Marie, qui a entouré et engendré un homme parfait, et qui a eu la capacité de contenir Celui que tout l’univers ne comprend ni ne contient pas, c’est dans le sein de Marie... qu’on parvient en peu d’années jusqu’à la plénitude de l’âge de Jésus-Christ. » (VD 156)
En s’inspirant d’un texte attribué à saint Augustin, saint Louis-Marie affirme que :
« [Les fidèles], pour être conformes à l’image du Fils de Dieu, sont en ce monde cachés dans le sein de la Très Sainte Vierge, où ils sont gardés, nourris, entretenus et agrandis par cette bonne Mère, jusqu’à ce qu’elle ne les enfante à la gloire, après la mort, qui est proprement le jour de leur naissance, comme l’Église appelle la mort des justes. » (VD 33)
« Ils se jettent... se cachent et se perdent d’une manière admirable dans son sein amoureux et virginal, pour y être embrasés du pur amour, pour y être purifiés des moindres taches et pour y trouver pleinement Jésus, qui y réside comme dans son plus glorieux trône. » (VD 199)
« Une raison pourquoi si peu d’âmes arrivent à la plénitude de l’âge de Jésus-Christ, c’est que Marie, qui est autant que jamais la Mère de Jésus-Christ et l’Épouse féconde du Saint-Esprit, n’est pas assez formée dans leurs cœurs » (VD 164).
VD = Saint Louis Marie de Montfort, Traité / SM = Saint Louis Marie de Montfort, Secret de Marie
De la première apparition à Lourdes, sainte Bernadette raconte : « Il sortit de l’intérieur de la Grotte un nuage couleur d’or, et peu après une Dame jeune et belle, belle surtout, comme je n’en avais jamais vu, vint se placer à l’entrée de l’ouverture au-dessus du buisson »*
La symbolique de l’apparition et le nom « Immaculée conception » nous invitent au plus grand respect pour le sanctuaire corporel de la conception humaine et pour l’intervention divine à ce moment primordial, une intervention divine dont chaque l’homme garde secrètement la mémoire.
Il ne s’agit pas de la mémoire de choses physiques et sensibles qui entourent cet événement, il s’agit de la mémoire de la toute première relation au Verbe créateur, « lumière de vérité qui éclaire tout homme venant au monde » (Jn 1,9). L’homme est créé « à l’image de Dieu » (Gn 1,27). Notre identité profonde se fonde dans la relation au Créateur ; étouffer notre relation au Créateur par une surcharge dans la sensibilité est un danger grave qui produira notre dévitalisation.
La grotte de Notre-Dame de Lourdes, l’Immaculée conception, nous invite à revenir au Christ, lui, « le Verbe qui éclaire tout homme venant en ce monde ».
* Chanoine Joseph Schaffer, Les apparitions de Notre Dame à Lourdes, Parvis 2003, p. 6.
À partir de l’année scolaire 1957, les sœurs de la charité de Jésus et Marie fondèrent, dans la grande ville minière congolaise de Lubumbashi, une école normale : « Spes Nostra » (Notre Dame de l’Espérance). L’école se développa très vite. En 1973, lors de la zaïrinisation, l’école devint « institut Tshondo » (uniquement des filles). Il comprend maintenant deux sections : biochimie cycle long et math physique cycle long. L’école héberge beaucoup de ses élèves.
Le lycée Tshondo « Spes Nostra », Notre Dame d’espérance, accueille environ 1500 jeunes filles de 11 à 18 ans. Un lycée pauvre mais bien tenu et bien sécurisé.
Traditionnellement, on fête l’anniversaire de la fondation de l’école le 30 mai, mais, remarquait sœur Marguerite, cette fête patronale n’était pas vraiment une fête patronale puisqu’on ne fêtait pas la « patronne », c’est-à-dire Notre-Dame d’espérance, Spes Nostra.
Alors, bien que 85% des élèves ne soient pas catholiques, sœur Marguerite a voulu introduire d’une manière spéciale la mère de Jésus dans le lycée. Elle acheta une statue de Notre-Dame (de Lourdes) et voulut la placer dans une grotte. Comme il n’y a pas beaucoup d’argent, les élèves ont ramassé les pierres (des « moignons ») pour la bâtir, et la construction commença par la première pierre, le 15 février 2020. Les maçons, non catholiques, n’avaient jamais bâti de grotte, ils s’arrêtaient dans le travail pour demander à la Vierge Marie comment il fallait faire… Un père de famille s’offrit pour forger la grille, une dame offrit les carreaux du pavement.
L’inauguration, le 29 mai 2020, fut vécue d’une manière digne.
Sœur Marguerite demanda au maire de la ville de pouvoir organiser une marche de pèlerinage, depuis la paroisse Notre Dame de la Paix jusqu’à l’école. On fit alors une belle procession avec des fleurs et des bougies, des chants et des cris de joie. Une grande partie des participants n’étaient pas catholiques, mais tout le monde a voulu participer.
Lorsque des élèves ont des peines ou des soucis, elles écrivent souvent une lettre et la déposent dans la grille de la grotte. On les voit venir, seules ou en petit groupe, et revenir réconfortées, les témoignages sont nombreux.
De plus, c’est le lieu d’un grand rassemblement de toute l’école le jeudi matin à 7h, à l’intérieur ou à l’extérieur du petit l’enclos de la Vierge Marie.
Et chaque année, on fait une neuvaine avec tous les élèves, avant la fête patronale, car Marie est sainte, très sainte, et la fête ne consiste pas seulement à danser, mais à avoir préparé son cœur.
Sœur Marguerite a voulu que les jeunes participent au charisme des sœurs de la charité de Jésus et de Marie, le charisme de la charité, le charisme de voir qui est vulnérable et de lui venir en aide.
Il s’agit de venir en aide avec leurs propres petits moyens : privation de bonbons, de goûter, et même du prix du transport, les jeunes filles allant en groupe, marchant jusqu’à 10 kms, pour économiser l’argent du transport.
Ainsi, trois exemples :
Pour préparer le Nouvel An, les jeunes furent invitées à regarder autour d’elles quelles étaient les personnes âgées délaissées. Ces personnes ont été invitées à l’école le jour de l’an, il y a eu une belle Messe et chaque personne vulnérable a reçu un colis de plusieurs kilos, et l’on se cotisa aussi pour leur offrir le billet de transport !
A Lubumbashi il y a une grande prison de 2500 prisonniers, hommes ou femmes. La nourriture fournie est insuffisante, et diverses associations leur viennent en aide. Les jeunes filles se sont cotisées et sont venues pour apporter d’importants dons de farine et autres nourritures, ce jour-là il y eut une belle Messe dans la cour de la prison, et beaucoup de joie.
Éduquées à faire attention aux personnes vulnérables, des merveilles adviennent. Dans une classe, il y avait une jeune fille aux vêtements très usés, qui n’allaient pas. La classe, sans rien dire, s’est cotisée pour elle. Elles vont alors voir la directrice, sœur Marguerite, avec les tissus qu’elles ont achetés, et sœur Marguerite s’est occupée de faire coudre des vêtements neufs pour cette jeune fille, à son insu (les dames savent juger de sa taille en la regardant). Quelle surprise émouvante pour elle de se retrouver ainsi fraîche et belle, grâce à l’amitié de sa classe !
L’amour de Marie est grand dans ce lycée. Et chaque année, il y a des baptêmes, des premières communions, des confirmations. Les témoignages sont parfois assez musclés, par exemple, l’une des plus jeunes élèves récupéra des images de la Vierge Marie pour les afficher chez elle, sur son lit, puis dans le séjour, mais le pasteur (sa famille n’était pas catholique) vint demander à son père de corriger cela. Forte de ses 12 ans, elle résista en disant : au lycée, les jeunes sont apaisées, ici, vous me faites des histoires pour ma conviction, si vous continuez, je quitte la maison pour rester pensionnaire au lycée, et tout le monde la laissa tranquille.
Sœur Marguerite dit aussi : c’est la Vierge Marie elle-même qui fait tout cela, je ne suis que son instrument.
Propos recueillis à Lubumbashi, le 27 janvier 2024, par Françoise Breynaert